La « guerre contre le terrorisme » est une guerre contre les peuples

 
Youssef Aschkar, mise en ligne : samedi 18 mars 2006

Interview receuillie par Silvia Cattori et publiée sur le site du Réseau Voltaire le 16 mars 2006.

Silvia Cattori : Nous aime­rions connaî­tre votre ana­lyse du contexte géo­po­li­ti­que régio­nal et ses impli­ca­tions sur le Liban, pays qui a énormément souf­fert durant les quinze années sous occu­pa­tion mili­taire israé­lienne. Israël, qui mène une poli­ti­que d’agres­sion à l’égard de ses voi­sins est-il consi­déré par vous comme le prin­ci­pal foyer des guer­res dans la région ?

Youssef Aschkar : Depuis sa créa­tion, Israël n’a pas seu­le­ment été le foyer des guer­res au Moyen-Orient. Il a tou­jours agi pour faire du Moyen-Orient un foyer de guerre(s) dans le monde. La guerre est son fil conduc­teur. Mais le phé­no­mène de la guerre, en soi, en tant que poli­ti­que et acte d’agres­sion et de vio­lence, ne suf­fit pas à expli­quer les par­ti­cu­la­ri­tés de la guerre qu’Israël mène et cher­che à pro­pa­ger, voire à mon­dia­li­ser. Le bel­li­cisme d’Israël, en soi, n’expli­que pas tout sur sa conduite et ses moti­va­tions. Israël mène une guerre par­ti­cu­lière au Moyen-Orient. Une guerre qui a sa pro­pre doc­trine et qui est la source prin­ci­pale des maux que nous connais­sons. Cette doc­trine consiste, pre­miè­re­ment, à faire la guerre contre les socié­tés et pas seu­le­ment contre les États ; deuxiè­me­ment, à faire du « ter­ro­risme », et de la guerre contre celui-ci, son arme prin­ci­pale.

S.C.– Pouvez-vous expli­ci­ter ce que vous enten­dez par « guerre contre la société » ?

Y.A. : Après la vic­toire rem­por­tée lors de la guerre de 1967 contre les pays ara­bes, Israël a consi­déré que ces États, vain­cus, humi­liés, rési­gnés, ne pré­sen­taient plus de dan­ger. Seuls les peu­ples fai­saient encore obs­ta­cle à ses pro­jets d’expan­sion. Donc, il fal­lait mener une guerre directe contre ces peu­ples. Israël n’a jamais caché ses inten­tions. Dans un docu­ment inti­tulé « Stratégie d’Israël dans les années 80 », publié en février 1982 par l’« Organisation sio­niste mon­diale » à Jérusalem, il y avait un plan détaillé des opé­ra­tions à mener contre cha­cun des peu­ples de la région.

Les déchi­re­ments et les guer­res qu’a connus le Moyen-Orient, durant les der­niè­res décen­nies, se sont ins­crits dans le contexte de cette doc­trine bel­li­ciste. La guerre menée par Israël contre le Liban l’a bien mon­tré. Mais l’ago­nie du peu­ple pales­ti­nien reste l’exem­ple le plus évident de cette poli­ti­que de net­toyage eth­ni­que cons­tante et métho­di­que que mène Israël contre les peu­ples. La guerre menée actuel­le­ment en Irak par les États-Unis se déroule selon cette doc­trine de des­truc­tion des peu­ples, pré­co­ni­sée de lon­gue date par Israël.

Quant au ter­ro­risme, dont cet État se pré­tend éternellement vic­time, il a tou­jours été ali­menté, mani­pulé et mis en pra­ti­que par tous les gou­ver­ne­ments israé­liens qui se sont suc­cé­dés. Le ter­ro­risme a tou­jours été son arme prin­ci­pale et est devenu son arme stra­té­gi­que dès que la « doc­trine ter­ro­riste » a été offi­cia­li­sée en 1996.

S.C. – Cela était-il ins­crit dans ce que l’on appe­lait, ces années-là, le « pro­ces­sus de paix » ?

Y.A. : Exactement. A Madrid et Oslo, on avait parlé d’une « paix qui assu­re­rait la sécu­rité ». Mais, lors du som­met de Charm-El Cheik en 1996, on a parlé d’une « sécu­rité qui assu­re­rait la paix ». C’est là qu’est née la doc­trine ter­ro­riste de la « guerre contre le ter­ro­risme ». Depuis, c’est cette nou­velle stra­té­gie qui s’est s’impo­sée et qui a changé tout le cli­mat psy­cho­lo­gi­que et géo­po­li­ti­que, dans la région et dans le monde. Cette guerre dite « contre le ter­ro­risme » s’est avé­rée être bien pire qu’une sim­ple guerre d’occu­pa­tion.

Les chefs d’États ara­bes se sont vus contraints de mener cette guerre contre les mou­ve­ments de libé­ra­tion qua­li­fiés - selon la for­mule consa­crée par Israël et les États-Unis - « d’orga­ni­sa­tions ter­ro­ris­tes ». Ceci avant que d’autres guer­res ne mena­cent ces mêmes États ara­bes, qua­li­fiés à leur tour « de foyers de ter­ro­risme ».

S.C. – La donne a donc été ren­ver­sée ? On s’atta­quait encore une fois aux vic­ti­mes, au pro­fit d’Israël ?

Y.A. : Oui, bien sûr. En se fon­dant sur cette doc­trine de guerre contre « le ter­ro­risme » Israël, a repris son image de vic­time agres­sée. Les États ara­bes sont res­tés, eux, sur la défen­sive, char­gés d’assu­rer « la sécu­rité d’Israël » comme condi­tion préa­la­ble à toute « négo­cia­tion de paix ». Litanie éternelle conçue, non seu­le­ment pour leur refu­ser la paix, mais pour favo­ri­ser le ter­ro­risme (d’État) de cette soi-disant « guerre contre le ter­ro­risme ».

Le plus grave, dans ce chan­ge­ment radi­cal, est le fait que les États-Unis ont repris à leur compte la doc­trine de guerre d’Israël. Une fois le som­met de Charm el Cheik ter­miné, le pré­si­dent Clinton suivi de ses conseillers, s’est envolé pour Israël. Des équipes israélo-amé­ri­cai­nes ont tra­vaillé pen­dant trois jours d’affi­lée pour défi­nir les plans qui tra­dui­raient cette nou­velle doc­trine.

Indice très signi­fi­ca­tif : entre 1996 et le 11 sep­tem­bre 2001, la culture de la haine et de la peur s’est répan­due aux États-Unis avec la publi­ca­tion de mil­liers de livres et d’arti­cles consa­crés au ter­ro­risme. Dès lors, le « ter­ro­risme isla­miste » est devenu le nou­vel empire du mal, l’objet de tout le dis­cours poli­ti­que. La vision de la guerre contre « le ter­ro­risme », for­ce­ment géné­ra­trice de ter­ro­risme, avait déjà envahi le monde et s’était élevée au rang d’une charte uni­ver­selle.

S.C. – Ainsi vous pen­sez que le point de départ de la guerre contre « le ter­ro­risme » n’est pas sep­tem­bre 2001 mais qu’il était déjà ins­crit dans un « pro­ces­sus de paix », qui s’est révélé être, en réa­lité « un pro­ces­sus de guerre » ?

Y.A. : Tout à fait. Le soi-disant « pro­ces­sus de paix », issu des pour­par­lers de Madrid et Oslo, n’était que la mise en appli­ca­tion de la doc­trine de guerre for­mu­lée par Aba Eban en 1967-68 et adop­tée par Israël.

Faire la paix avec les États, faire la guerre contre les peu­ples [1] est le titre d’un essai sur cette doc­trine de guerre, que j’ai pré­senté à un col­lo­que à l’Université de Bordeaux. J’y ana­ly­sais les prin­ci­pes de la poli­ti­que étrangère, voire de la stra­té­gie glo­bale, qu’Aba Eban avait édictés dès les années 70. Principes repris par M. Peres et M. Rabin dans les années 90 et pré­sen­tés sous la forme d’une « doc­trine de paix », alors qu’elle res­tait, ce qu’elle a tou­jours été : une « doc­trine de guerre » conçue pour être à la fois appli­quée contre leurs voi­sins ara­bes mais aussi expor­tée. Quant au pré­tendu « ter­ro­risme », Israël a tou­jours qua­li­fié les Palestiniens de « ter­ro­ris­tes », déjà bien avant que la doc­trine de « guerre contre le ter­ro­risme » ne soit offi­ciel­le­ment adop­tée en 1996. Le 11 sep­tem­bre 2001 fut à la fois l’abou­tis­se­ment de cette doc­trine et un nou­veau point de départ.

S.C. – Ce n’est donc pas d’une guerre colo­niale qu’il faut par­ler ?

Y.A. : Non, ce n’est pas une guerre colo­niale. C’est une guerre de des­truc­tion des socié­tés, une guerre qui détruit la vie des peu­ples. L’occu­pa­tion en tant que telle est le moin­dre mal. Dans une guerre colo­niale, il est de l’inté­rêt du colo­ni­sa­teur qu’il sub­siste un peu­ple à exploi­ter. Il s’agit ici, pour l’occu­pant israé­lien, d’un peu­ple à éliminer. C’est tout à fait dif­fé­rent d’une guerre colo­niale ! Une guerre colo­niale se tra­duit ordi­nai­re­ment par l’occu­pa­tion de la terre et non pas – comme on le voit en Palestine - par le net­toyage eth­ni­que d’un peu­ple. Il faut ces­ser de se limi­ter à n’y voir qu’une sim­ple occu­pa­tion car, en Palestine, l’occu­pant israé­lien com­met un net­toyage eth­ni­que. Il est urgent de le dénon­cer et de for­cer les meur­triers qui pra­ti­quent ce crime à l’arrê­ter.

S.C. – Durant ces années, où le pro­ces­sus dit « de paix » occu­pait tous les diplo­ma­tes et les som­mets, aviez-vous pres­senti que Yasser Arafat enga­geait son peu­ple dans une voie sans issue et qu’Israël en pro­fi­tait, lui, pour conso­li­der ses acquis ?

Y.A. : Oui, cela était clair. Yasser Arafat était un lea­der tra­di­tion­nel appelé à faire face à une situa­tion excep­tion­nelle. Confronté à une stra­té­gie qui, de fait, sapait les fon­da­tions de la vie de la société pales­ti­nienne, il a fait une poli­ti­que poli­ti­cienne. Politique davan­tage préoc­cu­pée de jeter les fon­de­ments de l’Autorité pales­ti­nienne, que de défen­dre les inté­rêts de son peu­ple.

Au moment même où Yasser Arafat négo­ciait avec Israël la mise en place de l’Autorité pales­ti­nienne sur une petite par­tie du ter­ri­toire pales­ti­nien, celui-ci subis­sait une par­cel­li­sa­tion : les colo­nies se mul­ti­pliaient et les rou­tes des­ti­nées exclu­si­ve­ment aux Israéliens qui sillon­naient ce ter­ri­toire avaient pour objec­tif de ren­dre toute auto­rité ino­pé­rante à assu­rer la sur­vie des Palestiniens.

S.C. – Comment com­pren­dre, dès lors, la sou­mis­sion de nom­bre de diri­geants ara­bes aux desi­de­rata des États-Unis, dont l’objec­tif est de les affai­blir pour mieux ren­for­cer la posi­tion d’Israël et celle de l’Amérique ?

Y.A. : La sou­mis­sion de la plu­part des diri­geants ara­bes n’est pas un fait nou­veau. Ils ont tou­jours compté sur une puis­sance exté­rieure - ou sur le rap­port de force mon­dial - pour conso­li­der leur pro­pre pou­voir et, par consé­quent, ils ont tou­jours été peu sen­si­bles aux atten­tes de leurs peu­ples. A défaut d’appui popu­laire, ils ont tou­jours cher­ché à conci­lier leurs pro­pres inté­rêts avec les inté­rêts des États influents, consi­dé­rant leur sou­mis­sion à ces États, comme une garan­tie de leur pro­tec­tion et de leur main­tien au pou­voir.

Après la chute de l’Union Soviétique, la sou­mis­sion des diri­geants ara­bes aux États Unis s’est pres­que géné­ra­li­sée. Pour deux rai­sons : par man­que d’alter­na­tive exté­rieure et à cause de la mon­tée des pres­sions inté­rieu­res. Une sorte de fuite en avant. Mais cette fuite ne peut durer à l’infini car, dans le contexte actuel, leur sou­mis­sion ne les pro­tège plus vrai­ment. Parce que le rôle des États-Unis dans le monde, notam­ment dans notre région, a changé. Premièrement, les États-Unis ne se limi­tent plus à assu­rer la sécu­rité d’Israël mais ils se char­gent également de réa­li­ser les pro­jets de ce der­nier. Deuxièmement, les inté­rêts conven­tion­nels des États-Unis ne sont plus le cri­tère qui per­met de com­pren­dre leur poli­ti­que. Car le pou­voir des néo-conser­va­teurs – qui sont un État dans l’État – va dans le sens d’inté­rêts fon­ciè­re­ment dif­fé­rents, sinon oppo­sés.

S.C. – Ce chan­ge­ment capi­tal échappe-t-il aux diri­geants ara­bes alliés des États-Unis ?

Y.A. : Oui il leur échappe. Ils conti­nuent de se pré­sen­ter comme garants de sta­bi­lité, alors même que les pro­jets d’Israël appuyés par les États-Unis n’ont d’autres buts que de dés­ta­bi­li­ser la région. Ils se sen­tent de plus en plus débous­so­lés. Mais ils ne s’en sor­ti­ront que lorsqu’ils s’aper­ce­vront que la résis­tance est plus payante que la sou­mis­sion ; et aussi que la sou­mis­sion est plus coû­teuse que la résis­tance, quels que soient les sacri­fi­ces que celle-ci exige.

S.C. – De la part des diri­geants ara­bes, n’est-ce pas une poli­ti­que insen­sée de faire comme s’ils ne savaient pas ce que tout le monde sait - à savoir que les États-Unis et Israël veu­lent les affai­blir et les empê­cher de vivre en paix – et de conti­nuer de com­po­ser avec eux ?

Y.A. : Les diri­geants ara­bes sont hypo­cri­tes. Ils fei­gnent d’igno­rer cer­tai­nes évidences, ils refu­sent de reconnaî­tre qu’il est inu­tile, voire dan­ge­reux, de com­po­ser avec les États-Unis et Israël. S’ils avaient eu des illu­sions avant « Madrid » et « Oslo », l’expé­rience de la der­nière décen­nie aurait dû leur ouvrir les yeux. Et la guerre contre l’Irak, qui a mon­tré la nature du dan­ger, aurait dû les alar­mer. Cela dit, je ne pense pas que tout le monde sache ce qui se passe vrai­ment en Palestine ou en Irak, ou ce qui se pré­pare contre le Liban, la Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient. La doc­trine de « guerre israé­lienne » - qui, je le répète, consiste à détruire les socié­tés et non pas seu­le­ment à les domi­ner - échappe tou­jours à la com­pré­hen­sion des res­pon­sa­bles poli­ti­ques et des poli­to­lo­gues en géné­ral.

Combien de diri­geants dans le monde savent-ils, ou reconnais­sent-ils, que ce qu’Israël fait en Palestine – sous pré­texte d’opé­ra­tions dites « sécu­ri­tai­res » - est un net­toyage eth­ni­que sys­té­ma­ti­que ? Que la guerre que les États-Unis mènent en Irak détruit métho­di­que­ment la vie du peu­ple ira­kien ? Que le Moyen-Orient est actuel­le­ment le champ d’expé­ri­men­ta­tion du « chaos créa­teur », mons­trueux méca­nisme de sui­cide pla­né­taire.

S.C. – Pour Israël et les États-Unis, n’est-il pas plus facile de détruire le peu­ple pales­ti­nien et ira­kien, dès lors que des États - comme l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie saou­dite - se com­pro­met­tent avec eux ?

Y.A. : Les États ara­bes par­ti­ci­pent à cette des­truc­tion, en effet, dès lors qu’ils accep­tent cet état de cho­ses, tout en don­nant l’illu­sion qu’un jour il y aura une forme de paix, ou une sorte d’État pales­ti­nien. Aucun diri­geant arabe n’a jamais affirmé qu’il y a un net­toyage eth­ni­que qui se pour­suit depuis 1948 en Palestine.

S.C. – Ainsi, selon vous, l’exten­sion de la guerre à laquelle on assiste était pro­gram­mée de lon­gue date et pou­vait être par ces États dénon­cée, contrée ?

Y.A. : J’ai tra­vaillé sur ce sujet de 1996 à 2001. Je suis arrivé à la conclu­sion que les auto­ri­tés des États-Unis étaient en attente d’un grand inci­dent. Ils ne fai­saient rien pour l’empê­cher, mais pré­pa­raient tout pour pou­voir l’exploi­ter ensuite. C’est le thème de mon livre qui était à l’impres­sion quand les atten­tats du 11 sep­tem­bre sont arri­vés.

S.C. – En 1990, quand Bush père, vou­lant convain­cre le monde du bien fondé de sa guerre dite du Golfe, avait laissé enten­dre qu’elle per­met­trait également, une fois Saddam Hussein ren­versé, d’ins­tau­rer un « nou­vel ordre mon­dial » et de conclure la paix en Palestine, aviez-vous pres­senti que ce n’étaient que des mots creux, qu’une fois cette logi­que de guerre ava­li­sée plus per­sonne ne l’arrê­te­rait, et que les pays ara­bes qui y par­ti­ci­pe­raient iraient au désas­tre ?

Y.A. : Les États ara­bes étaient for­cés de sui­vre cette machi­na­tion. Par ailleurs, à ce moment là, les États-Unis n’avaient pas dévoilé tou­tes leurs car­tes. Ils avaient parlé d’une guerre qui devait contrain­dre l’Irak à se reti­rer du Koweït. Ils n’avaient pas parlé de sanc­tions. Or cette guerre avait été conçue pour que les cho­ses ne s’arrê­tent pas là : pour qu’elle soit sui­vie de sanc­tions et de nou­vel­les guer­res. Sanctions qui, de 1990 à 2001, ont tué près d’un mil­lion d’enfants ira­kiens et causé des séquel­les phy­si­ques et psy­chi­ques chez qua­tre ou cinq autres mil­lions d’enfants. C’est toute une société qui a été détruite et qui en est sor­tie très malade.

S.C. – Dans ce contexte, la dés­ta­bi­li­sa­tion du Liban et de la Syrie, pro­vo­quée par l’assas­si­nat d’Hariri, ser­vait-elle les inté­rêts de ceux qui ont pour objec­tif de conti­nuer la guerre contre d’autres peu­ples ?

Y.A. : Ce qui se passe en Syrie et au Liban est étroitement lié à ce qui se passe en Irak. Il y a deux stra­té­gies qui sont à l’œuvre en Irak. La stra­té­gie amé­ri­caine offi­cielle, qui est peut-être une stra­té­gie impé­riale de domi­na­tion et de contrôle des res­sour­ces. Et une autre stra­té­gie, qui est celle d’une bande de mons­tres, que l’on appelle néo-conser­va­teurs et qui dicte ses pro­jets au Pentagone et au minis­tère des affai­res étrangères. Cette bande (Richard Perle, Paul Wolfowitz, Douglas J. Feith entre autres) a son pro­pre plan. C’est elle qui a pré­co­nisé de détruire, non seu­le­ment l’État, mais toute la société ira­kienne. Tout le réseau que contrô­lent les néo-conser­va­teurs échappe aux géné­raux du Pentagone, échappe au com­man­de­ment mili­taire amé­ri­cain. Il s’est infil­tré dans tou­tes les auto­ri­tés supé­rieu­res des États-Unis, il s’est infil­tré aussi dans la société, dans les médias amé­ri­cains, dans les sec­tes reli­gieu­ses. C’est un État dans l’État.

Cela est apparu clai­re­ment dans le scan­dale des tor­tu­res à la pri­son d’Abu Ghraib. La géné­rale qui était aux com­man­des des pri­sons s’est un jour étonnée, sor­tant de son bureau : « Mais qui sont ces gens qui cir­cu­lent dans les cou­loirs » ? Son garde du corps lui a répondu : « Ce sont les gens qui font les inter­ro­ga­toi­res ». Cette géné­rale res­pon­sa­ble des pri­sons n’en savait rien.

S.C. – Cela veut-il dire que, là où les néo-conser­va­teurs consi­dè­rent avoir réussi à attein­dre leur objec­tif, il s’agit par­fois d’une défaite pour les trou­pes de l’armée amé­ri­caine ?

Y.A. : Tout à fait. Car il y a deux plans qui sont à l’œuvre. Il y a le plan offi­ciel d’une armée d’occu­pa­tion qui peut se reti­rer, qui peut aug­men­ter ses for­ces, qui peut se trou­ver coin­cée. Et le plan des néo-conser­va­teurs, qui dic­tent à l’armée amé­ri­caine leur pro­pre stra­té­gie, qui dis­po­sent de 45 000 mer­ce­nai­res et qui sont plus influents que l’armée amé­ri­caine elle-même. Ces néo-conser­va­teurs sont, eux, satis­faits et voient la fin de leur mis­sion en Irak car ils esti­ment avoir atteint tous les buts de guerre qu’ils s’étaient assi­gnés avec leurs mili­ces : ame­ner toute la société ira­kienne dans une impasse d’où elle ne sor­tira plus, rem­pla­cer une dic­ta­ture cen­trale par une mul­ti­tude de com­mu­nau­tés reli­gieu­ses tota­li­tai­res, qui seront en conflit per­ma­nent. Ils se sen­tent donc prêts à s’atta­quer à la dés­ta­bi­li­sa­tion du Liban, de la Syrie, de l’Iran.

S.C. – Pourtant, cer­tains ana­lys­tes pen­sent que l’Amérique ne peut pas mener deux guer­res à la fois, qu’elle ne peut pas s’aven­tu­rer ailleurs, alors que son armée est immo­bi­li­sée en Irak ?

Y.A. : Les néo-conser­va­teurs se moquent de tout cela ; leur pro­jet était de détruire la société ira­kienne et rien ne les a arrê­tés. Ils trou­ve­ront une autre for­mule pour s’en pren­dre à la Syrie ou à l’Iran. Ce qui se passe est très grave. On pour­rait me dire « Mais c’est un cau­che­mar ! Vous vous ima­gi­nez des cho­ses ! » Je dis, fai­sons une enquête pour véri­fier si ce que j’affirme à leur sujet est vrai ou non.

S.C. – Une enquête sur quoi pré­ci­sé­ment ?

Y.A. : Sur ces néo-conser­va­teurs qui domi­nent le Pentagone et sont à l’ori­gine de tant de désas­tres huma­ni­tai­res ! Sur ce qui s’est réel­le­ment passé le 11 sep­tem­bre 2001 ! Sur qui com­mande véri­ta­ble­ment la guerre en Irak ! Est-ce M. Bush ou bien ces mons­tres qui, au Pentagone, se ser­vent de mer­ce­nai­res pour mener des opé­ra­tions secrè­tes au Moyen-Orient ?

S.C. – Pensez-vous que les pro­cu­reurs qui enquê­tent sur l’assas­si­nat d’Hariri par exem­ple, ne vont pas pou­voir établir la vérité ?

Y.A. : C’est la résis­tance qui devrait mener cette enquête. J’appelle à ce que soit mis en place une « résis­tance-enquête ». Avant sep­tem­bre 2001, on ne pou­vait pas enquê­ter et stop­per les néo-conser­va­teurs, parce que leurs noms n’étaient pas connus. Maintenant, nul ne peut plus les arrê­ter parce que la machine est lan­cée, mais nous pou­vons au moins enquê­ter sur leurs cri­mes et les dénon­cer nom­mé­ment.

S.C. – L’État fran­çais s’était clai­re­ment opposé à l’inter­ven­tion de Bush et Blair contre l’Irak. Son récent réa­li­gne­ment vous a-t-il sur­pris ?

Y.A. : La posi­tion de la France sur l’Irak avait sus­cité un grand espoir au Moyen-Orient quand elle s’est oppo­sée aux folies des néo-conser­va­teurs amé­ri­cains. En se démar­quant des États-Unis, la France avait tout à gagner sur le plan inté­rieur, euro­péen et mon­dial.

Malheureusement, sa posi­tion a changé dès juin 2004. Il y a eu, ce mois là, qua­tre événements déci­sifs : le som­met trans­at­lan­ti­que entre l’Europe et les États Unis, le som­met de l’Alliance atlan­ti­que à Istanbul, le G8 à Evian, la fameuse ren­contre aux Nations unies. Lors de ces qua­tre ren­contres, les États-Unis sont par­ve­nus à impo­ser leur logi­que de guerre. M. Chirac et son équipe n’ont pré­senté aucune vision qui soit pro­pre aux inté­rêts de la France, de l’Europe et du monde. La France s’est effa­cée pour faire place à la sim­ple recher­che d’une « réconci­lia­tion » avec les États Unis.

C’est la France qui s’est char­gée de pré­pa­rer la Résolution 1559. Elle s’est donné l’illu­sion de deve­nir un « par­te­naire » au plan régio­nal et un acteur de pre­mier plan sur la scène liba­naise. Alors qu’en réa­lité, une fois sou­mise, la France n’est plus qu’un sim­ple pion sur l’échiquier des néo-conser­va­teurs, dont le plan est clair : ins­tru­men­ta­li­ser pour dés­ta­bi­li­ser, pas seu­le­ment la Syrie et l’Iran, mais le Liban en pre­mier lieu.

Les diri­geants fran­çais ont cédé à la vision néo-conser­va­trice. Ils ont com­mis une erreur de juge­ment. S’ils n’avaient pas versé dans l’oppor­tu­nisme, ils auraient pu résis­ter et gagner bien davan­tage. En 2003, la France avait été gagnante à Londres, quand M. Dominique de Villepin, dans son dis­cours his­to­ri­que sur la situa­tion mon­diale, avait pré­senté une vision qui par­tait d’une vraie volonté poli­ti­que et tenait tête aux mons­tres du Pentagone. Alors qu’actuel­le­ment la France est per­dante sur tous les tableaux.

Les petits cal­culs conven­tion­nels ne paient pas dans ces situa­tions excep­tion­nel­les. En clair, M. Chirac a accepté, sur le plan moral, de dégra­der l’image de la France et, sur le plan éthique et fonc­tion­nel, de confier à la France le sale rôle de dés­ta­bi­li­ser la région, notam­ment le Liban, et de trom­per les Libanais sur leur ave­nir.

Je vou­drais, ici, poser plu­sieurs ques­tions à M. Chirac. Quel pro­jet a-t-il pour cette région ? Quel contrôle peut-il exer­cer sur le pro­jet amé­ri­cain préexis­tant ? Estime-t-il que la France et l’Europe sor­tent gagnan­tes en s’asso­ciant à ce pro­jet de dés­ta­bi­li­sa­tion, voire de mise à feu de la région ?

S.C. – Selon vous, la France, s’est-elle aujourd’hui tota­le­ment ral­liée à la poli­ti­que anti-arabe de Bush et Blair ?

Y.A. : La France a aban­donné sa posi­tion de force ; elle a renoncé à son rôle par­ti­cu­lier qui consis­tait à frayer une nou­velle voie, pour elle et pour l’Europe, avec le tiers monde. Ce der­nier est son par­te­naire natu­rel dans l’esprit d’un par­te­na­riat de com­plé­men­ta­rité à visage humain. Pour être cré­di­ble, cet esprit devait se mani­fes­ter, non seu­le­ment dans les nou­vel­les rela­tions intra-euro­péen­nes, mais aussi vis-à-vis du monde exté­rieur, notam­ment du tiers-monde. Malheureusement, la France a décidé, non seu­le­ment de s’ali­gner sur les États Unis, mais aussi d’adhé­rer à la doc­trine de guerre des néo-conser­va­teurs. Ce posi­tion­ne­ment lui a valu de s’effa­cer et de s’iso­ler. Cet iso­le­ment se tra­duit à trois niveaux : celui de Jacques Chirac en France, celui de la France en Europe, et celui de l’Europe dans le monde. Un grand espoir s’est évaporé, qui laisse le monde livré au nou­vel ordre de la peur et de la haine.

S.C. – Les citoyens du monde seraient-il entre les mains de diri­geants irres­pon­sa­bles qui ne maî­tri­sent plus rien ?

Y.A. : Les diri­geants poli­ti­ques ne se rédui­sent pas à cela. Même s’ils font le plus sou­vent preuve d’irres­pon­sa­bi­lité, d’oppor­tu­nisme et de men­songe. Le fond du pro­blème est ailleurs : il s’agit de savoir qui détient le vrai pou­voir. Dans le « nou­vel ordre mon­dial », ce vrai pou­voir est en train de se dépla­cer de l’auto­rité ter­ri­to­riale des États, à l’auto­rité sans contrôle d’une lignée de nou­veaux maî­tres. Je ne dési­gne pas les mul­ti­na­tio­na­les, les ins­tan­ces finan­ciè­res trans­na­tio­na­les et le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion économique. Les nou­veaux maî­tres sont d’un autre ordre : ils sont liés à la mons­trueuse équipe de néo­conser­va­teurs qui agis­sent aux qua­tre coins du monde à l’aide de leurs réseaux et mili­ces. Le domaine économique est sou­mis à leur pro­jet. La pri­va­ti­sa­tion n’est plus une sim­ple mesure économique. C’est prin­ci­pa­le­ment une idéo­lo­gie qui consiste à pri­va­ti­ser et à mono­po­li­ser l’essen­tiel de l’espace public, notam­ment poli­ti­que et sécu­ri­taire, pour ins­tru­men­ta­li­ser les autres sec­teurs. Il s’agit d’un mons­trueux coup d’État pla­né­taire.

Les diri­geants poli­ti­ques sont de plus en plus dépas­sés et mani­pu­lés. Ils souf­frent moins d’incom­pé­ten­ces per­son­nel­les et d’inha­bi­le­tés « tech­ni­ques » que de man­que de vision ou de valeur morale : ils sont autant lâches qu’igno­rants, ne sachant pas, ou n’osant pas, reconnaî­tre la nou­velle réa­lité.

Nos auto­ri­tés ne veu­lent pas rele­ver ce défi. D’autant qu’elles ne sont pas sou­mi­ses à des pres­sions popu­lai­res qui les for­ce­raient à chan­ger d’orien­ta­tion. Notre tâche doit donc ten­dre à pro­vo­quer une prise de cons­cience popu­laire qui les contrai­gne à chan­ger de poli­ti­que. Cette pres­sion popu­laire devrait être plus forte et plus convain­cante que celle qu’exer­cent actuel­le­ment les États-Unis sur nos auto­ri­tés.

S.C. – Au Liban, la popu­la­tion soup­çonne-t-elle qu’elle est peut-être - depuis l’assas­si­nat d’Hariri - l’objet de manœu­vres, non pas inter-ara­bes mais, occi­den­ta­les ?

Y.A. : Les Libanais sont très inquiets au sujet de leur ave­nir. Mais la mani­pu­la­tion quo­ti­dienne exer­cée par des réseaux de sabo­teurs agis­sant en secret, les empê­che sou­vent de voir clair. Une grande par­tie du peu­ple liba­nais est cons­ciente, je crois, de ces manœu­vres cri­mi­nel­les, mais elle n’est pas unie ni pré­pa­rée à répon­dre de manière effi­cace à ces mani­pu­la­tions. Tandis que les manœu­vriers, eux, par­vien­nent à exploi­ter tou­tes les fai­bles­ses de la poli­ti­que poli­ti­cienne qui est de tra­di­tion au Liban, et aussi à se ser­vir de la ques­tion confes­sion­nelle pour divi­ser les gens. Le com­mu­nau­ta­risme, sur lequel les manœu­vriers s’appuient, prive les citoyens de leurs repè­res com­muns et ration­nels, d’autant que les plans de ceux qui dés­ta­bi­li­sent la société sont méti­cu­leu­se­ment pré­pa­rés.

Nous avons un grand tra­vail de cons­cien­ti­sa­tion à mener si nous vou­lons éviter que la situa­tion ne s’aggrave et ne devienne irré­ver­si­ble. Le temps presse.

S.C. – Se pour­rait-il que des ser­vi­ces secrets occi­den­taux aient financé les exé­cu­tants de l’atten­tat contre Hariri ? Mais dans quel but ? Faire éclater la société liba­naise ?

Y.A. : Sans aucun doute, l’infil­tra­tion n’est pas seu­le­ment une arme prin­ci­pale, c’est une stra­té­gie. C’est la spé­cia­lité des ser­vi­ces secrets. La capa­cité de ces ser­vi­ces est sans égale pour créer des scé­na­rios invrai­sem­bla­bles et les exploi­ter plei­ne­ment. Faire éclater la société liba­naise fait par­tie de leur plan prin­ci­pal. Quant à leur calen­drier, il reste obs­cur. Notre tâche immé­diate est d’agir à temps pour faire échouer leur plan ter­ri­fiant.

S.C. – Vous êtes donc très inquiet pour l’ave­nir ?

Y.A. : Si on conti­nue dans cette voie, c’est très grave. Tous les voi­sins directs d’Israël, toute cette région consi­dé­rée comme un « espace vital » par Israël, sont sous sa menace directe, sujets à dés­ta­bi­li­sa­tion.

Dans le contexte stra­té­gi­que et géo­po­li­ti­que du « Grand Moyen Orient et de l’Afrique du Nord », l’enjeu est Israélo-Américain. Les pres­sions s’exer­cent sur tous les fronts et dans tou­tes les direc­tions. Elles s’exer­cent de façon très évidente sur l’Iran et la Syrie, alors que, sur le Liban, elles sont camou­flées. Ce qui laisse le Liban en sus­pens, par­tagé entre ceux qui se font des illu­sions sur la démo­cra­tie, la liberté et la pros­pé­rité - appât empoi­sonné tendu par les Israéliens et les Américains - et ceux qui ne se font aucune illu­sion sur leurs inten­tions.

Le Liban est à la fois le pays le plus menacé et le plus vul­né­ra­ble. Les chré­tiens liba­nais, dont une par­tie s’ima­gine repré­sen­ter une garan­tie qui met le Liban à l’abri de la menace israé­lienne, sont en réa­lité la cible prio­ri­taire dans les pro­jets d’Israël.

S.C - Cela vous sur­prend-t-il de voir qu’en Occident - sous l’influence des pro­pa­gan­dis­tes du « choc des civi­li­sa­tions » qui ont leur tri­bune dans les grands médias - les gens ont lar­ge­ment accepté l’idée que les gens de confes­sion musul­mane sont des « fana­ti­ques » et des « ter­ro­ris­tes » ?

Y.A. : Les ser­vi­ces de pro­pa­gande des néo­conser­va­teurs mani­pu­lent fort bien les faits et les médias ; par ce biais ils par­vien­nent, mal­heu­reu­se­ment, à trom­per la majo­rité des gens et à débous­so­ler les pro­gres­sis­tes eux-mêmes. Ils agis­sent pour dis­cré­di­ter les musul­mans, d’une part en mani­pu­lant et finan­çant des mer­ce­nai­res qui exé­cu­tent des atten­tats ter­ro­ris­tes que l’on attri­bue ensuite à la résis­tance, d’autre part en déclen­chant un pro­ces­sus de fana­ti­sa­tion. Cette deuxième méthode consiste à créer des situa­tions conflic­tuel­les par des pro­vo­ca­tions à carac­tère reli­gieux qui brouillent les repè­res, pro­vo­quent des mani­fes­ta­tions et dis­cré­di­tent l’Islam [2].

Induits en erreur par ces pro­vo­ca­tions répé­tées, les pro­gres­sis­tes sont débous­so­lés : en tant qu’huma­nis­tes, ils ne peu­vent défen­dre des actes vio­lents ; et en tant que laïcs, ils ne peu­vent tolé­rer le fana­tisme. Les pro­gres­sis­tes qui ne sont pas cons­cients de la mani­pu­la­tion opé­rée par les néo­conser­va­teurs, se trou­vent ainsi empê­trés dans de faux débats.

En fait, les atten­tats qui font de nom­breu­ses vic­ti­mes civi­les sont télé­gui­dés par cette bande du Pentagone qui, par le biais de ses réseaux, crée, et finance des orga­ni­sa­tions fan­tô­mes qui ter­ro­ri­sent les uns et les autres au nom des uns et des autres.

Remarquons ici, que l’idéo­lo­gie des néo-conser­va­teurs, telle qu’on la voit se déployer sur le ter­rain, est la seule et la pre­mière idéo­lo­gie de l’Histoire qui cher­che à pro­duire des oppo­sants plu­tôt que des adhé­rents, lais­sant aux oppo­sants le rôle de lui four­nir les adhé­rents.

Je m’expli­que. Cette idéo­lo­gie s’appli­que à pro­duire des oppo­sants en les pous­sant au fana­tisme de façon à sus­ci­ter et à ali­men­ter tous les fana­tis­mes du monde, y com­pris le fana­tisme musul­man et arabe, ce qui per­met­tra de don­ner une image très néga­tive des musul­mans, et finira par pro­duire – c’est le but - des réac­tions hos­ti­les à leur égard. Même les laïcs convain­cus, des deux côtés, seront insen­si­ble­ment ame­nés à remet­tre en ques­tion leur laï­cité, et à voir dans « l’Autre » un par­te­naire invi­va­ble. C’est ce qui se passe actuel­le­ment et qui est en voie de dés­ta­bi­li­ser l’Europe, de cau­ser une cou­pure entre les deux rives du bas­sin médi­ter­ra­néen, de sabo­ter et de rui­ner les pro­jets du par­te­na­riat médi­ter­ra­néen de Barcelone.

Si cette cou­pure s’aggrave, des voix vont se faire enten­dre, également en Europe, pour appe­ler à se ral­lier à la doc­trine des néo-conser­va­teurs tou­chant la « guerre contre le ter­ro­risme » et le « fana­tisme musul­man ». Ce n’est qu’à ce moment-là, que l’idéo­lo­gie néo-conser­va­trice aura accom­pli sa mis­sion : ayant contri­bué à pro­vo­quer le déve­lop­pe­ment du fana­tisme chez les musul­mans, elle aura sus­cité en retour, en Occident, des adhé­rents à ses thè­ses sur le « choc des civi­li­sa­tions ». Et l’Europe, jus­que là rétive, s’ali­gnera sur l’idéo­lo­gie des néo-conser­va­teurs. Ces manœu­vres échappent aux pro­gres­sis­tes et aux poli­ti­ques en géné­ral.

S.C. – Quels moyens d’action pour­raient encore chan­ger ce cours tra­gi­que ?

Y.A. : Tout doit par­tir d’une prise de cons­cience des réa­li­tés soi­gneu­se­ment occultées par cet édifice de men­songe qui tra­vaille à mani­pu­ler l’esprit cri­ti­que de toute l’huma­nité. Seule une « enquête pla­né­taire » pour­rait répon­dre à cette menace pla­né­taire et dévoi­ler les manœu­vres qui la sous-ten­dent. Cette prise de cons­cience devrait s’effec­tuer à deux niveaux : celui des États et celui des citoyens. Cette « enquête pla­né­taire », doit com­men­cer de toute urgence, elle doit deve­nir l’action prio­ri­taire de la résis­tance et aussi le fac­teur uni­fi­ca­teur de cette résis­tance. Tous les résis­tants et les mili­tants du monde doi­vent s’unir, doi­vent s’oppo­ser, en prio­rité, à cette nou­velle guerre pla­né­taire, quel­les que soient les cau­ses par­ti­cu­liè­res qu’ils défen­dent et les mal­heurs dont ils souf­frent et contre les­quels ils lut­tent. Car cette guerre aggrave tous leurs mal­heurs par­ti­cu­liers et rend la lutte des peu­ples sous occu­pa­tion plus dif­fi­cile. « Axis for Peace » s’est cons­ti­tué dans cet esprit en novem­bre 2005 lors du col­lo­que de Bruxelles. Les par­ti­ci­pants, qui mili­tent pour dif­fé­ren­tes cau­ses, se sont rendu compte de l’esprit uni­fi­ca­teur de ce col­lo­que. Nous devons faire de la lutte contre cette guerre qui s’atta­que aux socié­tés, la prio­rité des prio­ri­tés. Car elle sert notre cause com­mune à tous et sert également à aler­ter les gou­ver­ne­ments quant à la por­tée de cette guerre qui les affec­tera tôt ou tard. Tant que cette menace n’est pas com­prise et consi­dé­rée comme prio­ri­taire par les for­ces popu­lai­res, les gou­ver­ne­ments per­sis­te­ront à aller dans des direc­tions impro­pres à faire face à cette menace excep­tion­nelle.

S.C. – Le tableau que vous avez tracé n’est-il pas pro­fon­dé­ment dépri­mant pour les peu­ples du Moyen-Orient, voire pour nous tous ?

Y.A. : Bien sûr ; je serais extrê­me­ment pes­si­miste si les cho­ses ne chan­gent pas radi­ca­le­ment. Car il s’agit, au Moyen-Orient, d’une menace exis­ten­tielle dont l’opi­nion n’est pas plei­ne­ment cons­ciente ; mais aussi d’une menace pla­né­taire dont les peu­ples du monde et les États - notam­ment les gran­des puis­san­ces - ne se sont pas suf­fi­sam­ment alar­més. Mais l’opti­misme ou le pes­si­misme dépen­dront de l’ave­nir de notre action. Tout dépen­dra du fait qu’une action aura été menée à temps, et du fait que la résis­tance aura su uni­fier et cen­trer ses efforts sur la bonne cible. Car les for­ces unies, de cel­les et ceux qui s’enga­gent dans l’action, sont humai­ne­ment supé­rieu­res à cel­les des mons­tres du Pentagone, quelle que soit l’énormité de leurs moyens maté­riels et logis­ti­ques.

[1] Faire la paix avec les États, faire la guerre contre les peuples, par Youssef Aschkar, avril 2000.

[2] Cet entretien a eu lieu avant qu’éclate le scandale des caricatures danoises.