Conférence : La sécurité en Méditerranée et les destinées de l’Europe

La Méditerranée

 
Youssef Aschkar, mise en ligne : mercredi 9 février 2005

Essayons d’expo­ser briè­ve­ment les grands cou­rants et carac­té­ris­ti­ques de l’his­toire de la Méditerranée et de consi­dé­rer ses por­tées géo­cultu­rel­les et géo­po­li­ti­ques pour être en mesure de répon­dre aux ques­tions qui nous préoc­cu­pent et d’en déduire des idées sur les modes de vie et les concepts de paix et de sécu­rité que ce bas­sin a simul­ta­né­ment connus et élaborés.

Deux types de socié­tés.

Nous avons déjà, plus haut, pro­posé l’idée d’une Méditerranée foyer de catas­tro­phe ou de salut.

A notre avis elle peut être l’un ou l’autre sui­vant qu’elle s’ache­mine vers l’un ou l’autre de deux types de socié­tés de base, socié­tés ouver­tes ou socié­tés fer­mées, ainsi que de deux modè­les d’ordre inter­na­tio­nal : « Monde » ou « Empire ». Sociétés ouver­tes et Mondes d’un côté, socié­tés fer­mées et Empires, de l’autre.

La Méditerranée a connu ces deux types de société, à l’échelle indi­vi­duelle des com­mu­nau­tés et à l’échelle de l’ensem­ble du bas­sin. Elle a connu aussi des époques de tran­si­tion, des étapes inter­mé­diai­res et des varié­tés de cultu­res et de puis­san­ces qui ont bas­culé entre ces deux pôles. Dans ce sens son héri­tage embrasse une gamme de cou­leurs et d’expé­rien­ces. Les sur­vi­van­ces de ces deux modes de vie et de com­mu­ni­ca­tion et des modes inter­mé­diai­res ne man­quent pas de faire sur­face à l’heure actuelle. Les cri­ses qui en résul­tent actuel­le­ment ne dif­fè­rent pas beau­coup de cel­les qui ont eu lieu dans le passé. Car dans l’his­toire mil­lé­naire de la Méditerranée ces deux modes connu­rent des pério­des de coexis­tence sous dif­fé­ren­tes for­mes et ne se sont que rare­ment réconci­liés, tou­jours de manière éphémère et sans grand suc­cès. Deux modes qui se dres­sè­rent l’un contre l’autre à l’échelle inter­com­mu­nau­taire et au sein des socié­tés.

Si la Méditerranée connut, dans son his­toire, l’un et l’autre des deux types de socié­tés, il n’en reste pas moins que ces deux types occu­pè­rent, dans la tex­ture et l’iden­tité de sa vie et de sa civi­li­sa­tion, deux pla­ces iné­ga­le­ment impor­tan­tes et deux dimen­sions iné­ga­le­ment déci­si­ves. Car la société ouverte, qui fut à la base de son expé­rience his­to­ri­que, ne la quitta jamais et ne cessa, durant les pério­des les plus dif­fi­ci­les, de se mani­fes­ter et de s’impo­ser en face de la société fer­mée.

Et le Monde Méditerranéen, à son tour, de par sa nature ouverte, accueillante, conci­lia­trice et tolé­rante, ne cessa de résis­ter à tout confor­misme forcé, à toute cas­sure dans l’ensem­ble de ses com­po­san­tes et à toute rup­ture avec l’exté­rieur, traits saillants carac­té­ri­sant l’ère des Empires.

A- UN MONDE

Si nous essayons de conce­voir la Méditerranée his­to­ri­que dans cette pers­pec­tive, nous rele­vons la pri­mauté du mode « Société Ouverte-Monde » sur celui de « Société Fermée-empire » ; pri­mauté chro­no­lo­gi­que et pri­mauté cultu­relle cons­tante (latente et vain­cue par la force ou libre et for­te­ment expri­mée).

Car cette mer se défi­nit évidemment moins par ses eaux et ses pois­sons que par l’iden­tité de la vie et de l’acti­vité de son bas­sin. Et si ses eaux com­mu­ni­quent peu avec l’exté­rieur liquide, ce qui lui a valu d’être sur­nom­mée « mer fer­mée », l’acti­vité de ses côtés, par contre, des­sine et ouvre, au départ, deux hori­zons, l’un mari­time embras­sant tout le bas­sin pour for­mer le « Monde Méditerranéen », et l’autre conti­nen­tal s’enfon­cant loin dans les trois conti­nents pour en for­mer la pres­que tota­lité du « Monde Antique » : deux mon­des ouverts à par­tir d’une mer ouverte par excel­lence.

Donc ce bas­sin fut à la fois com­mu­ni­cant et com­mu­ni­ca­teur. Ses réa­li­sa­tions et ses acqui­si­tions cultu­rel­les trou­vè­rent libre cours dans des réseaux de com­mu­ni­ca­tions allant en crois­sance et en croi­se­ment féconda­teur, aug­men­tant la den­sité d’échanges et de cir­cu­la­tion, enri­chis­sant et res­pec­tant la gamme des niveaux et des qua­li­tés cultu­rels, mul­ti­pliant les options des peu­ples et des cultu­res, jadis condam­nés à l’iso­le­ment ou à la confron­ta­tion, en ouvrant, pour la pre­mière fois, à la diver­sité, l’option révo­lu­tion­naire de soli­da­rité. Ce fut l’une des plus déci­si­ves options révo­lu­tion­nai­res de l’his­toire sinon la plus déci­sive et mar­quante.

- La plus grande, puis­que la rup­ture avec l’iso­le­ment du passé tou­cha la plu­part des aspects de la vie de la majo­rité des foyers cultu­rels des trois conti­nents.
- La plus humaine car, de par la nature de son lan­gage, elle a sou­vent convaincu et rare­ment vaincu.
- La plus soli­daire, puis­que les plus grands et les plus petits des foyers, les plus puis­sants et les plus fai­bles, les plus riches et les plus pau­vres, y trou­vè­rent leurs chan­ces de par­ti­ci­pa­tion et les avan­ta­ges de l’enga­ge­ment. Car le réseau de com­mu­ni­ca­tion fort et libre, sillon­nant et per­çant les espa­ces a l’infini, donna la pre­mière chance aux petits d’échapper à l’arbi­traire du rap­port des for­ces, régio­nal, leur per­met­tant de s’enga­ger dans ce mou­ve­ment en y trou­vant, à la fois, un rôle indi­vi­duel spé­ci­fi­que et une sécu­rité rela­tive assu­rée par le réseau.
- La plus dura­ble, car elle cons­ti­nuera à être source d’ins­pi­ra­tion et point de repère révo­lu­tion­naire de par son idéal et ses moyens, cha­que fois que les mani­fes­ta­tions révo­lu­tion­nai­res ulté­rieu­res se sont épuisées ou ont tré­bu­ché soit en tra­his­sant leurs idéaux soit en légi­ti­mant des moyens contrai­res à leur esprit de départ.

Réalisation révo­lu­tion­naire authen­ti­que, capa­ble de sur­mon­ter les blo­ca­ges pério­di­ques de sta­gna­tion dans l’his­toire, aver­tie et prête à faire face aux contre-cou­rants, tou­jours fidèle à son idéal de départ et ouverte aux acqui­si­tions de sa tra­jec­toire, uni­ver­selle et ina­che­vée par­cequ’elle demeure ouverte à l’ave­nir.

A notre avis, la nais­sance d’un « Monde » dans l’his­toire de l’huma­nité fut le plus grand tour­nant de cette his­toire, tour­nant qui inau­gura une ère huma­niste et uni­ver­sa­liste jugée, faus­se­ment, de nos jours, révo­lue. Car cette ère ne fut pas épuisée et ne fut jamais dépas­sée en sa matière. Tout au contraire. Les bas­ses époques de l’anti­quité, cel­les des « Empires », en repré­sen­tè­rent un recul. Et l’his­toire contem­po­raine, par ses révo­lu­tions limi­tées et de courte haleine, par ses pro­grés aus­san­gois­sants qu’éblouissants, par ses pro­mes­ses d’uni­ver­sa­lisme inac­com­plies et peu convain­can­tes et par son ordre inter­na­tio­nal farou­che­ment dis­puté et fon­ciè­re­ment rejeté étant dominé, sou­vent, par l’ambi­guité et, prin­ci­pa­le­ment, par le pur rap­port des for­ces… ; cette his­toire contem­po­raine peut dif­fi­ci­le­ment pré­ten­dre avoir ouvert une nou­velle ère d’uni­ver­sa­lisme sans pré­cé­dent dépas­sant le seuil de celui du phé­no­mène « Monde ». L’ère de ce phé­no­mène s’enfonce loin dans le passé, cinq ou six fois mil­lé­naire, et se pro­longe jusqu’à nos jours, nous sur­pre­nant sou­vent par son inlas­sa­ble viva­cité et par son iné­pui­sa­ble source de pro­mes­ses et d’hori­zons ouverts. C’est la deuxième grande révo­lu­tion mil­lé­naire de l’huma­nité.

La pre­mière, la néo­li­thi­que, per­mit à l’homme de créer des agglo­mé­ra­tions et des ins­tal­la­tions per­ma­nen­tes, de maî­tri­ser son envi­ron­ne­ment et de per­fec­tion­ner ses moyens tech­ni­ques, d’amé­lio­rer ses condi­tions de vie et de fon­der des foyers cultu­rels quasi sépa­rés ou éloignés les uns des autres.

La deuxième et la der­nière jusqu’à nos jours, celle du phé­no­mène Société-Ouverte et Monde, mit ces foyers en contact les uns avec les autres et trans­forma, pour la pre­mière fois, ces pous­siè­res d’agglo­mé­ra­tions pri­mi­ti­ves ou ces foyers plus ou moins déve­lop­pés mais éparpillés et iso­lés, en un ensem­ble de rela­tions de com­mu­ni­ca­tions inten­ses, d’échanges et de cir­cu­la­tions libres, jouis­sant, à dif­fé­rents degrés, d’un lan­gage cultu­rel com­mun, point de départ à toute soli­da­rité.

Et nos temps moder­nes, com­ment pré­ten­dre les situer au-delà de cette ère, aussi long­temps que leur échappe cette soli­da­rité, qui est l’objec­tif le plus noble et le plus impé­ra­tif.

Cette ère de lan­gage com­mun et de soli­da­rité jadis établie et pério­di­que­ment per­due et retrou­vée, se pour­sui­vra dans l’ave­nir jusqu’à un temps illi­mité.

Rien ne nous per­met, à l’heure actuelle et à par­tir de la situa­tion géo­cultu­relle et inter­na­tio­nale pré­sente, de pré­dire quelle orien­ta­tion ou quelle déso­rien­ta­tion nous allons choi­sir ou subir pour nous conduire soit à une catas­tro­phe dans le sui­cide soit à un salut qui ne peut être que dans la soli­da­rité uni­ver­sa­liste et uni­ver­selle dont l’esprit du phé­no­mène « Monde » reste le pro­to­type ou l’expé­rience la plus réus­sie.

a)Bastion orien­tal de ce monde

C’est en Méditerranée et à par­tir d’elle que ce phé­no­mène a vu le jour et a acquis son ori­gi­na­lité. Et c’est sur la côte orien­tal de cette mer, pré­ci­sé­ment au Croissant Fertile, que l’his­toire connut la pre­mière Société Ouverte : à l’inté­rieur, creu­set réussi ouvert au bras­sage, à la fusion et à l’assi­mi­la­tion ; et vers l’exté­rieur, rayon­ne­ment et réseaux de com­mu­ni­ca­tion enri­chis par les réa­li­sa­tions cultu­rel­les et non allour­dis par la machine de guerre.

Ce Croissant Fertile ne fut pas seu­le­ment fon­da­teur et ini­tia­teur. Il mon­tra une pré­sence per­ma­nente, repré­sen­tant l’esprit de la Société Ouverte et défen­dant la vie et la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néen­nes.

Il se pré­senta, à l’inté­rieur du bas­sin, comme foyer de résis­tance en face de l’esprit de la Société Fermée qui s’exprima soit en lan­gage cultu­rel aveu­glé­ment dis­cri­mi­na­toire, donc conflic­tuel, soit en lan­gage pure­ment maté­riel, reflé­tant le pur rap­port des for­ces, donc guer­rier et por­teur de confron­ta­tions meur­triè­res.

Il se pré­senta aussi, face aux inva­sions exté­rieu­res, comme un bas­tion per­ma­nent, tou­jours sûr et pres­que infran­chis­sa­ble, qui pro­té­gea la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne contre les dan­gers des vagues de des­truc­tion qui défer­lè­rent, à tra­vers les siè­cles et les mil­lé­nai­res, vers la Méditerranée, sur le Croissant Fertile, pous­sées par d’autres puis­san­ces ou sim­ple­ment atti­rées par les riches­ses et la vie civi­li­sée et raf­finé du monde médi­ter­ra­néen.

Les vagues nor­di­ques et orien­ta­les (asia­ni­ques) furent, sou­vent, des peu­pla­des aux cultu­res rela­ti­ve­ment sim­ples, sinon pri­mi­ti­ves, de ten­dan­ces pres­que tou­jours uni­tai­res et mono­va­len­tes, peu via­bles, en tant que tel­les, dans un envi­ron­ne­ment de modé­ra­tion, de raf­fi­ne­ment et d’équilibre ; envi­ron­ne­ment où les gran­des diver­gen­ces et les gran­des contra­dic­tions finis­saient par se rap­pro­cher, s’amé­lio­rer et même s’effa­cer grâce à un pro­ces­sus, d’ailleurs très énergique, d’inté­gra­tion, de fusion et d’assi­mi­la­tion.

Ce bas­tion de la vie médi­ter­ra­néenne repré­senta, pres­que tou­jours, un ter­mi­nus à ces vagues pri­mi­ti­ves. Son suc­cès revient à un esprit et à un méca­nisme de défense pro­pres aux carac­té­ris­ti­ques de la Société Ouverte. Un méca­nisme de défense à plu­sieurs scé­na­rios :

1er Scénario : Ces vagues furent atté­nuées soit par les foyers civi­li­sés qui cein­tu­raient le Croissant Fertile, soit au contact d’autres foyers qui s’étaient for­més tout au long du réseau de com­mu­ni­ca­tion du Monde Antique.

2 ème Scénario : Ces vagues furent inté­grées par le for­mi­da­ble pro­ces­sus de fusion et d’assi­mi­la­tion du creu­set du Croissant Fertile.

3e Scénario : Ces vagues furent, en der­nier recours, car­ré­ment refou­lées loin du bas­sin médi­ter­ra­néen.

Ainsi le Croissant Fertile fut un bas­tion qui pro­té­gea ce bas­sin à la fois des des­truc­tions phy­si­ques et des dévas­ta­tions cultu­rel­les pri­mi­ti­ves ou fana­ti­ques et uni­tai­res. Sa réus­site revient, prin­ci­pa­le­ment, à son iden­ti­téde Société Ouverte qui accom­pa­gna son his­toire.

b- Concept de sécu­rité et de paix dans un Monde

Nous nous som­mes attar­dés devant le phé­no­mène Société Ouverte-Monde peut-être aux dépens de celui de Société Fermée-Empire, car ce der­nier jouit de la part du lion dans l’his­to­rio­gra­phie tra­di­tion­nelle et dans la mémoire col­lec­tive des socié­tés occi­den­ta­les contem­po­rai­nes, tan­dis­que le pre­mier fut pres­que ignoré soit par man­que d’infor­ma­tions soit par l’effet de pré­ju­gés ou d’expli­ca­tions sim­ples et sim­pli­ci­tes appli­quées à ce phé­no­mène de nature com­plexe et d’ori­gi­na­lité pres­que uni­que.

Nous avons jugé néces­saire cet aperçu sur le phé­no­mène « Monde » afin d’en déga­ger les deux aspects prin­ci­paux qui inté­res­sent notre sujet : le type d’uni­ver­sa­lisme et le concept de paix et de sécu­rité, pro­pres à ce phé­no­mène. Ceci nous per­met­tra de les com­pa­rer, type et concept, avec ceux du phé­no­mène « Empire » dont l’Empire Romain fut le pro­to­type ou le som­met.

En fai­sant le bref exposé de la Société Ouverte-Monde, nous avons sou­li­gné les traits saillants qui com­pren­nent, entre autres, les carac­té­ris­ti­ques uni­ver­sa­lis­tes révo­lu­tion­nai­res, effi­ca­ces et dura­bles. Mais il faut sur­tout sou­li­gner que les mêmes aspects et fac­teurs qui furent à la base de cet uni­ver­sa­lisme ser­vi­rent à assu­rer paix et sécu­rité.

Cette sécu­rité fut assu­rée, comme nous l’avons signalé plus haut, par un esprit et un méca­nisme.

Un esprit de sécu­rité consis­tant à accep­ter et à reconnaî­tre l’« autre », et à créer, par cette atti­tude, une soli­da­rité sécu­ri­sante.

A l’inté­rieur de la société domine l’esprit du Creuset ; ouvert, accueillant, conci­lia­toire et, par des­sus tout et par néces­sité logi­que et réelle, tolé­rant. C’est ce qui expli­que, par exem­ple, la tolé­rance reli­gieuse dans toute cette anti­quité préim­pé­riale. Aucune guerre de reli­gion. Aucune dis­cri­mi­na­tion reli­gieuse. Tout au contraire : les croyan­ces des vil­les vas­sa­les et même des peti­tes agglo­mé­ra­tions annexées, furent non seu­le­ment res­pec­tées mais aussi reconnues dans la capi­tale, figu­rant dans son pan­théon et deve­nant sujet de véné­ra­tion uni­ver­selle dans la capi­tale et le royaume.

A l’exté­rieur domina l’esprit des hori­zons ouverts enri­chis par la diver­sité et les échanges. On trouve, alors, aussi bien à l’inté­rieur qu’à l’exté­rieur, un esprit d’enga­ge­ment et d’appar­te­nance volon­tai­res, tis­sant, quo­ti­dien­ne­ment et conti­nuel­le­ment, une trame de sécu­rité.

Cet esprit fut porté par un méca­nisme qui, à son tour, fut tra­duit en moyens.

A l’inté­rieur du Creuset, on trouve un pro­ces­sus socio-cultu­rel d’inté­gra­tion qui rap­pro­che les éléments hété­ro­gè­nes, dans un esprit de syn­thèse et, en ce fai­sant, amor­tit les chocs et épargne à la société les guer­res d’éliminations phy­si­que, morale ou cultu­relle.

Ce pro­ces­sus socio-cultu­rel pro­pre au Creuset four­nit à la société son arme prin­ci­pale de sécu­rité. Une sécu­rité de société et non d’Etat. Une sécu­rité cimen­tée par la sta­bi­lité glo­bale de la société et sur­vi­vant aux désor­dres poli­ti­ques et aux défi­cits bud­gé­tai­res des armées et de la police.

A l’exté­rieur des socié­tés indi­vi­duel­les, ce méca­nisme de sécu­rité se tra­dui­sit en lar­ges espa­ces cultu­rels ras­su­rants, cons­ti­tuant des cein­tu­res cultu­rel­les méri­dio­na­les étroitement liées à des sœurs conti­nen­ta­les voi­si­nes et, ensem­ble, ouver­tes aux Hinterland des conti­nents par des réseaux de com­mu­ni­ca­tion. Ce mode de vie nuança sen­si­ble­ment les lignes de démar­ca­tion entre peu­ples, cultu­res, conti­nents…. etc., rédui­sit énormément les dis­tan­ces phy­si­ques et psy­cho­lo­gi­ques et posa, dans la cons­cience de tou­tes les par­ties, les jalons de confiance et de rap­pro­che­ment, en chan­geant radi­ca­le­ment la notion de l’« Autre », de l’« Extérieur », de l’« Etranger » et du « Différent », ces « Inconnus » qui repré­sen­taient, jadis, l’« Ennemi » à redou­ter et à éliminer ou le « Barbare » à mépri­ser et à igno­rer. Rappelons, ici, que le « Barbare » fut, pour les Grecs, tout ce qui n’est pas grec, et l’« Ennemi », pour les Romains, tout ce que se situe au-delà de leur limes.

c- Préjugés his­to­rio­gra­phi­ques.

Il est sur­pre­nant que la plu­part des his­to­riens n’aient pas reconnu la juste valeur de cette dyna­mi­que de paix et de sécu­rité insé­pa­ra­ble de la dyna­mi­que d’uni­ver­sa­lisme. Toutes deux, étant pro­pres au phé­no­mène « Monde », dotè­rent le Monde Méditerranéen d’un sys­tème de défense, solide et dura­ble.

Car his­to­rio­gra­phie clas­si­que et tra­di­tion­nelle connut et reconnut rare­ment cette ver­sion de l’his­toire.

Tout d’abord les his­to­riens ont sou­vent réservé toute reconnais­sance d’unité à celle poli­tico-mili­taire des grands Etats et des Empires. C’est ainsi que furent igno­rées l’unité et les carac­té­ris­ti­ques du Monde Méditerranéen préim­pé­rial et l’unité his­to­rico-cultu­relle du Croissant Fertile.

Par la suite ils ont, sou­vent, réservé l’uni­ver­sa­lisme à l’ère des Empires, ne pou­vant le conce­voir que sous la forme impé­riale. C’est ainsi que leur échappèrent la soli­da­rité et le lan­gage com­mun d’un Monde Méditerranéen en for­ma­tion ou déjà établi, pre­miè­res ori­gi­na­lité et réa­li­sa­tion uni­ver­sa­lis­tes de l’his­toire humaine.

Finalement c’est en matière de sécu­rité que l’ano­ma­lie his­to­rio­gra­phi­que, voire cultu­relle, se révéla lourde de consé­quen­ces. En idéa­li­sent le sys­tème de défense romain, repo­sant sur le limes et la machine de guerre, les his­to­riens man­què­rent de reconnaî­tre l’effi­ca­cité du sys­tème de défense du type « Monde » consis­tant à s’appuyer prin­ci­pa­le­ment sur la sécu­rité géo­cultu­relle : défen­dre la culture par la culture.

Cette ano­ma­lie fut pres­que uni­ver­selle dans la famille des his­to­riens. Même un Toynbee y suc­comba lorsqu’il ne reconnut pour l’anti­quité que l’uni­ver­sa­lisme impé­rial de Rome. Il est bien évident qu’il appré­cia un cer­tain œcu­mé­nisme Greco-Romain en com­pa­rai­son avec l’his­toire de la Grande Bretagne. Et, face à l’his­toire de celle-ci, il ne fit que reflé­ter la décep­tion d’une géné­ra­tion post vic­to­rienne fai­sant le som­bre et mai­gre bilan uni­ver­sa­liste de l’Empire Britanique (et des autres empi­res contem­po­rains) à l’échelle des valeurs et des acqui­si­tions humai­nes.

B- UN EMPIRE

a- L’Empire Greco-Romain.

Si ces his­to­riens avaient regardé sous d’autres angles, l’Empire Greco-Romain aurait rétréci à leurs yeux devant l’étendue et l’esprit du Monde Antique qui s’était formé à par­tir du Monde Méditerranéen et plus ou moins à son image. Les Romains essayè­rent, sans suc­cès, d’héri­ter du Monde Antique. Ils fini­rent par impo­ser un Empire qui cons­ti­tua une zone-ficelle pas­sée autour du cou de la Méditerranée. Il suf­fit de regar­der la carte de l’Empire Romain pour s’aper­ce­voir que les Romains se conten­tè­rent, en Orient, de la bande côtière suf­fi­sante à encer­cler la Méditerranée.

Le concept du limes sépara radi­ca­le­ment, voire isola la Méditerranée de son espace vital et même l’opposa fon­ciè­re­ment à lui. Ce concept, d’un côté, et le pro­jet de roma­ni­sa­tion, de l’autre, se croi­sè­rent pour débou­cher sur une dou­ble oppo­si­tion : oppo­si­tion du bas­sin à l’exté­rieur et, au sein du bas­sin, oppo­si­tion du Romain aux Etrangers. L’étranglement se passa, ainsi, sur deux niveaux : des­truc­tion des réseaux rou­tiers entre les pays du bas­sin et ceux des conti­nents, et alié­na­tion des cultu­res du bas­sin.

Ainsi le limes et la roma­ni­sa­tion furent fac­teurs d’étouffement : la bande côtière que cons­ti­tua l’Empire fut un fil à étrangler plu­tôt qu’à tis­ser l’œcu­mé­nisme et la sécu­rité.

b- Concept de sécu­rité et de paix dans un Empire

Les Romains n’ont pas seu­le­ment réduit la super­fi­cie du Monde Antique : ils ont trans­formé l’esprit du Monde Méditerranéen. Premier grand cen­tre uni­ver­sel, point de départ et ini­tia­teur, prin­ci­pal inter­lo­cu­teur mon­dial, milieu de bras­sage et creu­set cultu­rel par excel­lence dans un monde qui embras­sait pres­que la tota­lité des par­ties connues des trois conti­nents, le bas­sin médi­ter­ra­néen s’était ren­fermé sur lui-même per­dant son esprit et son rôle.

Cette réduc­tion phy­si­que et ce chan­ge­ment d’esprit ne sont pas res­tés sans consé­quen­ces tra­gi­ques sur les plans cultu­rel et géo­po­li­ti­que. Pour la sécu­rité et la pros­pé­rité de ce bas­sin, le limes s’est mon­tré moins effi­cace que les réseaux de com­mu­ni­ca­tion avec les autres par­ties du Monde Antique, la vigueur poli­tico-mili­taire moins sécu­ri­sante que le dia­lo­gue et l’ini­tia­tion, le repli sur soi moins convain­cant, moins enri­chis­sant et moins sécu­ri­sant que l’ouver­ture et les échanges. Le bas­sin médi­ter­ra­néen s’était réduit à une mer fer­mée. Moins œcu­mé­ni­que que jamais et plus vul­né­ra­ble que jamais. Toute sa sécu­rité fut mise à la merci des sol­dats de Rome. Peut-être une nou­velle lec­ture de l’his­toire romaine nous révè­lera que les sol­dats contri­buè­rent beau­coup plus à appau­vrir la Méditerranée qu’à l’enri­chir, à l’ins­ta­bi­li­ser qu’à la sta­bi­li­ser et à l’insé­cu­ri­ser qu’à la défen­dre.

Dans cet état de chose deux symp­tô­mes expres­sifs se mani­fes­tent :
- inca­pa­cité de convain­cre les peu­ples de l’Empire.
- inca­pa­cité de vain­cre les enva­his­seurs venant de l’exté­rieur.

Conséquences de la pre­mière inca­pa­cité : des foyers de résis­tance se dres­sent dans les trois conti­nents du bas­sin médi­ter­ra­néen, expri­mant un dou­ble refus : celui de se réduire au pro­to­type du concept romain, et celui de se lais­ser cou­per du reste du Monde Antique et de se dres­ser contre lui.

Conséquences de la deuxième inca­pa­cité : les enva­his­seurs, bar­ba­res et autres, ne tar­dè­rent pas à s’infil­trer d’abord dans l’empire et à l’occu­per par la suite. Ils arri­vè­rent à enva­hir, rela­ti­ve­ment très vite, tout l’empire occi­den­tal, dont il ne resta, au qua­trième siè­cle, que le sque­lette, et au cin­quième que le sou­ve­nir.

c- Résistance de la Méditerranée

Les peu­ples de la Méditerranée, en mani­fes­tant leu résis­tance accrue à la roma­ni­sa­tion et aux exi­gen­ces de l’Empire, défen­daient non seu­le­ment leurs iden­ti­tés et leurs par­ti­cu­la­ri­tés mais aussi un mode de vie com­mun, un mode de com­mu­ni­ca­tion et d’échange bai­gné dans la liberté et l’épanouissement de la diver­sité où l’ori­gi­na­lité de cha­cun se reconnais­sait et se fai­sait reconnaî­tre. Ils défen­daient, donc, un « Monde » contre les exi­gen­ces d’un « Empire ». Ils res­sen­taient ce chan­ge­ment non seu­le­ment à l’échelle des rela­tions inter-médi­ter­ra­néen­nes, mais aussi à l’échelle mon­diale. Car le « Monde » Méditerranéen tenait à faire tou­jours par­tie d’un monde plus vaste qu’il a lui-même crée, de l’Atlantique à l’Extrême-Orient, sillonné par des réseaux, four­millant en com­mu­ni­ca­tions et échanges, connais­sant, pour la pre­mière fois, un type de rela­tions à la fois pro­duc­tri­ces d’abon­dance et géné­ra­trice de sécu­rité.

L’Empire, par contre, en cou­pant ces artè­res inter­na­tio­na­les et en iso­lant la bande du bas­sin médi­ter­ra­néen, se livra et imposa aux peu­ples de la Méditerranée de se livrer à une lutte per­pé­tuelle pour défen­dre le limes, lignes tra­cées arbi­trai­re­ment et déci­dées en fonc­tion de la capa­cité de l’armée impé­riale. Cette beso­gne infer­nale, celle de défen­dre le limes, absorba les acti­vi­tés des peu­ples domi­nés, épuisa leurs res­sour­ces et énergies et exposa leurs ter­ri­toi­res à se trans­for­mer en sim­ples champs de bataille, avec tout ce que ceci impli­que de des­truc­tions et de sacri­fi­ces. A tra­vers la résis­tance des peu­ples dans la bande médi­ter­ra­néenne sous la puis­sance impé­riale, on assis­tait à une confron­ta­tion entre un « Monde » et un « Empire ». D’une part, de la part du Monde, s’expri­mait l’atta­che­ment, cons­cient et farou­che, à un uni­ver­sa­lisme enri­chis­sant et à un rythme de sécu­rité jugé salu­taire. De l’autre, de la part de l’Empire, se tra­dui­sait la volonté de vain­cre, appau­vris­sante, épuisante et fata­le­ment condam­née à la seule car­rière de faire la guerre, d’ali­men­ter la guerre et la subir. La réconci­lia­tion se révéla très dif­fi­cile, voire impos­si­ble.