Ils ne pardonnent pas au Liban la guerre de juillet (2)

Comment convaincre Israël de renoncer à cette guerre ?

 
Youssef Aschkar, mise en ligne : vendredi 19 juin 2009

Nous avons conclu, dans un article précédent, qu’Israël prépare une nouvelle guerre contre le Liban pour effacer la guerre de juillet de la mémoire et pour démentir les nouveaux constats que cette guerre a révélés.

Comment convaincre Israël de renoncer à cette guerre ?

Il serait inutile de s’adresser aux dirigeants d’Israël et de l’organisation sioniste, qui sont résolus à une fuite en avant, quelles que soient les nouvelles réalités qui les invitent à aller dans le sens contraire. Ils serait également inutile de s’adresser à l’organisation monstre des néo-conservateurs ou aux autres soi-disant amis d’Israël à l’extérieur qui, à force de l’aimer, l’affolent et, à force de l’encourager, la poussent au suicide. Il faudra s’adresser au monde entier et aux Israéliens en particulier, pour les avertir de cette folie et de cette course au suicide dont les répercussions n’épargneront aucune partie, proche ou lointaine.

Pour « convaincre » ces dirigeants de renoncer à la guerre, il faut les contraindre à accepter les nouvelles réalités de l’institution de la guerre en notre époque. Les contraindre consisterait à soulever une opposition bien résolue à leurs projets de guerre et à les soumettre à des pressions sérieuses venant de tous les côtés. Ceci présuppose une prise de conscience de la fatalité de ces desseins et de la culture qui les sous-tend.

Il s’agira moins de rappeler le sombre bilan du passé que d’avertir de ces projets qui se dessinent dans le présent. Il s’agira d’expliquer pourquoi ces éventuelles guerres seront exceptionnellement destructives, à l’échelle globale, et particulièrement suicidaires pour Israël ; pourquoi les nouvelles réalités, les nouvelles lois de l’institution de la guerre qui désavantagent les tous-puissants [1] s’appliquent parfaitement et pleinement à Israël et exigent que la guerre ne lui soit plus une option, encore moins une option unique, une option de prédilection ou un simple mode de vie.

Nous avons évoqué, plus haut, l’une de ces nouvelles lois selon laquelle le rapport de forces traditionnel n’est plus roi, que ce rapport n’est plus le seul à décider de l’issue de la guerre et que les plus-puissants n’ont plus un monopole de puissance incontestable.

Cependant, les nouvelles lois de l’institution de la guerre ne s’arrêtent pas là. Elles ne se contentent pas de briser le monopole de la puissance : elles désavantagent les tout-puissants. Même victorieux, les plus forts, les plus développés et les plus nantis seront les gros perdants. Le « butin » ne va plus, en toute évidence, du vaincu au vainqueur. Le nouveau « dieu » de la guerre arrache des dépouilles aux deux camps. Celles du soi-disant vainqueur pourraient être, de loin, les plus importantes et les plus douloureuses. Celles d’Israël en particulier, seraient probablement fatales.

Une troisième loi, qui doit concerner Israël en premier lieu, nous instruit sur les nouveaux fronts de la guerre. Les armées impériales d’autrefois menaient des guerres sur un champ de bataille qu’elles choisissaient, alors que leurs propres citoyens civils étaient épargnés et continuaient de vivre en toute sécurité. Par contre, les nouvelles batailles glissent, de plus en plus, vers les sociétés civiles des belligérants, qui cessent de vivre en sécurité, et le vrai champ de bataille devient, de moins en moins, du seul choix des militaires. Ce qui explique que les « fronts intérieurs », notamment ceux des tout puissants, gagnent de l’importance et deviennent source d’inquiétude autant pour les autorités publiques que pour les citoyens. Dans cette éventuelle guerre, une armée pourra prétendre sortir victorieuse d’une bataille isolée, mais les peuples, dans les deux camps, et en dehors des camps, n’en sortiront qu’ensanglantés, si jamais ils en sortent.

Les grandes puissances sont les plus tentées d’ignorer ces réalités. Israël est doublement rassuré et tenté, étant une superpuissance régionale comptant sur l’appui de la superpuissance mondiale. Doublement rassuré et tenté, Israël est doublement menacé.

Israël a dû être le premier à éprouver ces constats et à découvrir ces nouvelles lois dans la guerre de juillet au Liban, sans pour autant avoir tiré les bonnes conclusions et agi en conséquence. Pourquoi ? Soit par ignorance et péché d’orgueil, soit par mauvaise foi de la part de ses dirigeants. Ceux-ci ont voulu, sciemment, se laisser tromper par le Rapport Vinograd, pour pouvoir tromper, à leur tour, leur propre public et le reste du monde. Leurs folles aventures pourraient ainsi se poursuivre sans contestation sérieuse.

Le Rapport Vinograd est sincèrement inquiétant en apparence alors qu’il est faussement rassurant sur le fond. Salutaire dans son langage mais funeste dans ses conclusions et de par ses effets. Il a induit les Israéliens en erreur sur deux plans, descriptif et normatif : par ses conclusions sur les causes de la défaite et par ses recommandations.

Il a fait croire aux Israéliens que l’échec (ou la défaite) de la guerre de juillet revient à des bavures circonstancielles, à des erreurs pratiques : erreur de jugement, dysfonctionnement administratif, manque de perspicacité personnelle, manque de communication, mauvaises pratiques dans les hauts cercles de l’armée, sous-estimation de l’ennemi, excès de confiance en soi, surestimation des avantages technologiques, etc.

En bref, le rapport a mentionné toutes les causes de la défaite sauf la vraie ou la principale : La défaite d’Israël ne revient pas à une cause technique mais à un grave défaut conceptuel. Nous y reviendrons plus bas.

Et, par surcroît, il a débité le mensonge sur l’avant-guerre en affirmant que cette guerre a été sujette à des décisions arbitraires et hâtives et a souffert d’un manque de préparation.

Quant aux recommandations du rapport, elles ne sont pas moins fausses et trompeuses que ses conclusions sur les causes. Ces recommandations ont d’ailleurs été déterminées d’avance par celles-ci : les causes étant soi-disant des bavures circonstancielles et personnelles et des erreurs tactiques de jugement, il suffirait d’y remédier pour redresser complètement la situation ; Le mal étant soi-disant purement militaire, il suffirait de perfectionner la machine de guerre et de corriger la conduite des hommes de guerre. Israël étant soi-disant sur la bonne voie en optant pour la guerre comme mode de vie et d’action, il s’agirait uniquement de réadapter la stratégie militaire tout en gardant les mêmes stratégies étatiques et les mêmes normes et concepts qui régissent sa vie et ses relations.

Il n’est pas alors surprenant que ces missions « salvatrices », qui consistent à garder le sus-mentionné mode vie et d’action, soient confiées à l’armée en la personne d’un nouveau chef, Achkinasi. Ce serait à lui de les remplir et d’informer le public israélien sur l’accomplissement du travail, c’est-à-dire le rassurer sur l’aptitude de l’armée à mener une nouvelle guerre avec succès. Il est évident que cette chaîne de conclusions, de recommandations et d’affirmations sont, pour les Israélien, une source de tentation, voire une invitation implicite à la guerre.

Ainsi, le Rapport Vinograd, dont on pouvait espérer qu’il sonne l’alarme et contribue à convaincre Israël de renoncer à l’option de la guerre, est venu, au contraire, rassurer Israël à ce sujet.

Nous avons expliqué plus haut les désavantages et les dangers de la guerre pour convaincre les sceptiques. Le Rapport Vinograd impose malheureusement une lutte en sens inverse contre ceux qui sont convaincus par ces dangers. Au moins dans le premier cas, il s’agissait d’ouvrir les yeux du public sur des nouvelles réalités, alors qu’avec le rapport, il est maintenant question de redresser une opinion qui a été délibérément manipulée et trompée. Notre argumentation contre ce rapport devrait porter sur les questions qu’il a soulevées et manipulées et sur celles qu’il a volontairement omises.

Sur le mensonge en premier lieu, il s’agit de rappeler un fait : la guerre de juillet n’a pas été spontanée et sujette à une décision hâtive, mais longuement méditée. Elle n’a pas été arbitrairement décidée par une poignée de personnes au sommet, mais soigneusement agencée avec l’approbation et la collaboration de toutes les institutions du pouvoir à tous les niveaux. Elle n’a pas souffert d’un manque de préparation, elle a au contraire été la guerre la mieux préparée dans l’histoire d’Israël.

Sur le fond, nous le répétons : la défaite d’Israël ne revient pas à une cause technique, mais à un grave défaut conceptuel. Elle revient moins aux mécanismes des décisions et de l’exécution qu’à la logique et au contenu de celles-ci. Moins au fonctionnement mécanique de l’appareil étatique qu’à sa rationalité. Moins à un réflexe inapproprié qu’à un mode de penser dépassé. Moins aux imperfections de la machine de guerre qu’à la nouvelle relativité de sa valeur : elle n’est plus une réponse à tout.

Encore pire : elle ne répond à une question qu’en en soulevant d’autres, plus nombreuses et plus angoissantes.

Le mal qui a frappé Israël et qui nous menace à travers elle ne peut pas être guéri ou repoussé par un simple changement dans la mise en scène mais par une mutation des esprits en Israël.

Pour répondre à ce mal, l’armée n’est pas la solution appropriée et Achkinasi, en tant que chef de l’armée, n’est pas le mieux placé. Car il n’est pas de la compétence de l’armée, encore moins d’une seule personne à sa tête, de traiter avec une pareille question. L’enjeu les dépasse de loin. Les dernières manœuvres d’Israël à la fin du mois de mai le prouvent. Elles étaient moins les manœuvres d’une armée que celles de tout un Etat, de toute une société. Tout le potentiel israélien, humain et matériel, a été mobilisé et engagé en tant que côté directement concerné et en tant qu’acteur combattant sur le nouveau front, où les limites d’antan entre l’extérieur et l’intérieur, entre le civil et le militaire, ont disparu. Ce qui instruit sur la nature et l’étendue des dangers qu’Israël court dans l’éventuelle guerre qu’elle anticipe. Ceci veut dire que ces manœuvres viennent implicitement confirmer les nouvelles lois en force et démentir les assurances du Rapport Vinograd qui les démentit ou les ignore.

Les nouvelles lois de l’institution de la guerre que nous avons exposées et l’argumentation contre la tromperie du rapport Vinograd que nous avons menée, resteront lettre morte si elles n’arrivent pas à atteindre, à temps, la plus large opinion publique, notamment israélienne. Elles doivent servir de matière principale dans une campagne politique et médiatique sans frontières, dans le but de soulever une opposition résolue et efficace contre les monstres de la guerre. C’est une mission primordiale à accomplir avant que les dirigeants d’Israël, atteints de la folie de la puissance, ne se décident à mettre le monde en flamme et à créer, par conséquent, une situation irréversible.

Le Liban a une obligation particulière dans cette mission. En 2006, il a été assez convaincant pour obliger Israël à la retraite. En 2009, il lui faut se rendre beaucoup plus convaincant pour le faire renoncer à la nouvelle guerre dont il rêve jour et nuit.

Comment rendre le Liban plus convaincant ?

[1ceux dont l’apparente supériorité technologique et militaire est telle qu’il semble impossible de leur résister.