Conférence : La doctrine israélienne de Paix

Document : projet de Ben Gourion en 1954 pour le Liban (démembrement et déstabilisation)

 
Youssef Aschkar, mise en ligne : mercredi 9 février 2005
La doctrine israélienne de Paix
Appendices
Document : stratégies d’Israël dans les années 80
Document : projet de Ben Gourion en 1954 pour le Liban (démembrement et déstabilisation)
Bibliographie

Lettre de Ben Gourion à Moshe Sharett, Premier minis­tre à l’époque, l’inci­tant à exé­cu­ter un plan de démem­bre­ment et dés­ta­bi­li­sa­tion du Liban. Elle parut dans les mémoi­res de ce der­nier, publiées en 1979 après sa mort, par son fils, mal­gré les pro­tes­ta­tions du gou­ver­ne­ment israé­lien.

« Sdé-Boker, le 27 février 1954

Moshe,

En quit­tant le gou­ver­ne­ment, j’avais décidé de ne pas inter­fé­rer dans les affai­res poli­ti­ques cou­ran­tes. Et si vous ne m’aviez pas appelé, toi, Lavon et Moshe Dayan, je ne vous aurais pas donné mon opi­nion. Mais à par­tir du moment où vous avez fait appel à moi, j’ai consi­déré qu’il était de mon devoir de faire ce que vous me deman­diez, en par­ti­cu­lier vis-à-vis de toi qui es chef du gou­ver­ne­ment. C’est pour­quoi je me per­mets de reve­nir sur une affaire où te ne par­ta­ges pas mon opi­nion. Il s’agit de l’affaire du Liban.

Sans aucun rap­port avec les événements cou­rants (entre-temps Neguib a été de nou­veau dési­gné pré­si­dent de l’État, c’est là une dis­po­si­tion très habile de Nasser et de sa bande), il est clair que le Liban est le maillon le plus fai­ble dans la chaîne de la Ligue arabe. Hormis les cop­tes, tou­tes les autres mino­ri­tés du monde arabe sont musul­ma­nes. Mais l’Egypte est le pays le plus com­pact et le plus soli­de­ment établi de tous les Etats ara­bes, la très large majo­rité y cons­ti­tue un bloc très solide, véri­ta­ble­ment de même race, de même reli­gion et de même lan­gue. La mino­rité chré­tienne ne peut réel­le­ment y remet­tre en cause l’entité poli­ti­que et la nation. Cela n’est pas le cas des chré­tiens du Liban. Ils repré­sen­tent la majo­rité dans le Liban his­to­ri­que, et cette majo­rité a une tra­di­tion et une culture radi­ca­le­ment dif­fé­ren­tes de cel­les des autres popu­la­tions de la Ligue. Même dans ses fron­tiè­res élargies (et c’est bien la plus grave des fau­tes qu’ait com­mi­ses la France que d’avoir élargi les fron­tiè­res du Liban), les musul­mans ne sont pas libres de leurs mou­ve­ments par peur des chré­tiens, bien qu’étant peut-être majo­ri­tai­res (et je ne sais pas s’ils le sont).

La cons­ti­tu­tion d’un Etat chré­tien est dans ces condi­tions quel­que chose de natu­rel. Il aurait des raci­nes his­to­ri­ques, et serait sou­tenu par des for­ces impor­tan­tes dans le monde chré­tien, aussi bien catho­li­ques que pro­tes­tan­tes. En temps nor­mal, c’est quel­que chose de pres­que impos­si­ble à réa­li­ser, avant tout à cause de l’absence d’ini­tia­tive et de cou­rage des chré­tiens. Mais dans des situa­tions de confu­sion, de trou­bles, de révo­lu­tion ou de guerre civile, les cho­ses chan­gent, et le fai­ble peut se pren­dre pour un héros. Il est pos­si­ble (en poli­ti­que, il n’y a jamais de cer­ti­tude) que main­te­nant le moment soit favo­ra­ble pour pro­vo­quer la créa­tion d’un Etat chré­tien à nos côtés. Sans notre ini­tia­tive et notre aide, la chose n’aura pas lieu. Je pense qu’actuel­le­ment c’est notre tâche essen­tielle (c’est Ben Gourion qui sou­li­gne) ou tout du moins l’une (idem) des tâches essen­tiel­les de notre poli­ti­que exté­rieure, et il faut inves­tir des moyens, du temps, de l’énergie, et agir par tous les moyens de nature à entraî­ner un chan­ge­ment fon­da­men­tal au Liban.

Il faut mobi­li­ser Eliahou Sasson et tous nos ara­bi­sants. S’il y a besoin d’argent, il ne faut pas comp­ter des dol­lars, même s’il se révèle que l’argent aura été dépensé à fonds per­dus. Il faut se concen­trer de tou­tes nos for­ces sur cet objec­tif. Pour cela, peut-être faut-il faire immé­dia­te­ment venir Reouven Shiloah. Manquer cette occa­sion his­to­ri­que ne serait pas par­don­na­ble. Il n’y a de notre part aucune pro­vo­ca­tion à l’égard des Grands de ce monde. De toute manière, nous ne devons jamais agir “au nom” de qui­conque. Et il faut, selon moi, agir rapi­de­ment, à toute vapeur.

Sans un rétré­cis­se­ment des fron­tiè­res du Liban, cela n’est bien entendu pas réa­li­sa­ble. Mais, si l’on trouve des gens et des éléments au Liban qui se mobi­li­sent pour la créa­tion d’un Etat maro­nite, ils n’ont pas besoin de lar­ges fron­tiè­res ni d’une popu­la­tion musul­mane impor­tante, et ce n’est pas cela qui sera gênant.

Je ne sais pas si nous avons des gens au Liban, mais il y a tou­tes sor­tes de moyens pour réa­li­ser la ten­ta­tive que je pro­pose.

Bien à toi »